Roger Sue
Il est sociologue
et a enseigné à la Sorbonne. Je viens de relire son livre publié en 1997 par Odile Jacob: "La richesse des hommes, vers
la société quaternaire"
Très bien
documenté et très clair il résume ce que l'on sait ou ce que l'on pressent et
qu'aucun gouvernement ou syndicat n'ose dire tout haut: la démographie, la
concentration des grands conglomérats, la pression de la concurrence au niveau
mondial, alliées à l'automation et aux nouvelles technologies qui remplacent
les personnes même dans le seul secteur susceptible de se substituer à
l'industrie: le secteur des services, éliminent ou réduisent graduellement
l'emploi, invention de la révolution industrielle.
Dans le meilleur
des cas peut-être 50 ou 40% de la population active pourra trouver de vrais
emplois à condition de ce recycler régulièrement ou de céder la place à
d'autres mieux préparés et plus jeunes.
Mais Roger Sue
nous offre une autre pièce du puzzle: la société quaternaire.
Par ce terme il désigne surtout la création d'information et de services et par
là de vraie richesse que constitue l'activité volontaire ou solidaire dans ce
secteur non marchand qui n'à pas encore acquis droit de reconnaissance auprès
de la plus part des économistes traditionnels et du système monétaire et
financier. Il démontre avec données à l'appui, que ce secteur, souvent subsidié
dans le cas d'associations et de ONGs, parce que pas considéré comme ayant
droit à la valeur attribuée par le marché aux mêmes activités dans le cadre de
contrats formel d'emplois, et le reste du temps non rétribué parce que
considéré comme volontariat, apporte en France plus de richesse que tout le
secteur marchand. De plus, il nous explique que de par l'apport et le partage
de connaissances et de services a valeur sociale, ce secteur quaternaire
contribue fortement à alimenter le secteur marchand, lui fournissant
compétences, liens sociaux et compléments de services indispensables a la
stabilité du système.
Il termine en
parlant des monnaies alternatives comme moyen de faire "affleurer" ces
richesses et de leur donner la place qu'elles méritent dans une vraie économie
et écologie, ce qui n'est pas du tout le cas de nos comptabilités nationales.
Toutefois il ne va pas aussi loin que Bernard Lietaer, car ce n'est pas l'objet
de son livre, dans la recherche d'une solution passant par l'intégration des
monnaies alternatives dans le système monétaire international. Il ne s'agit
donc pas de revenir à la Lire ou au Franc comme le voudrait des nostalgiques ou des démagogues, mais bien
d'appliquer à l'économie ce que les connaissances acquises au cours des
dernières années, en cybernétique, en systémique, dans le domaine du chaos ou
de l'étude des phénomènes de réseaux, ou même dans la physique et surtout la
biologie,sociologie et les autres sciences du vivant, nous obligent à
réintégrer dans des concepts économiques compartimentés et surannés, devenus
des territoires de pouvoir dépourvus de connaissance.
Ce livre mérite
d'être lu et médité. À l'époque ou je l'ai lu la première fois j'étais encore
en Espagne et j'ai bien regretté qu'il n'ait pas été traduit. Cela nous aurait
évité bien des confusions dans l'interminable débat sur l'avenir du télétravail
comme solution pour créer de l'emploi, ce qui n'à guère été le cas
Les monnaies
alternatives ou complémentaires et systèmes d'échange libre gagnent partout du
terrain, péniblement et par absolue nécessité dans bien des cas. Le mérite de
les considérer scientifiquement comme une part fondamentale des corrections à
apporter aux manques toujours plus graves du concept du marché, revient à
l'auteur du "Future of Money" qui, selon le site de Jean Noubel sera bientôt disponible en Français.
Récapitulant les
pièces assemblées jusqu'à présent dans mon puzzle:
1) Le
Thème du changement de paradigme revient de plus en plus souvent et cette fois
ce sont des gurus et des leader du monde de l'entreprise et de la finance qui
osent se manifester à partir de l'intelligence émotionnelle, sans pour autant
abandonner la rigueur et le réalisme. (Peter Senge, Ray Anderson, Bernard
Lietaer)
2) Le
système monétaire dans lequel nous vivons et que nous tenons pour évident ou
tout au moins "incontournable" (pour utiliser la langue de bois)
n'est pas le seul possible et n'a pas toujours été le même au cours de notre
histoire. Ses effets sur le type des relations économiques et sociales sont
beaucoup plus puissants que nous le croyions. Enfin il est totalement déphasé par rapport à ce que l'on sait aujourd'hui
sur la nature des systèmes complexes et de leurs mécanismes de régulation et
d'équilibre (homéostasie)
3) La
nature n'attendra pas, et les dégâts causés par cette économie de fuite en
avant basée sur la croissance et sur l'exploitation de ressources non
renouvelables finiront par coûter beaucoup plus cher que tout ce que nous
pouvons attendre de la surexploitation de ces ressources ou de nouvelles
technologies visant à augmenter le rendement et de là à retarder l'échéance.
4) Les effets
pernicieux moins visibles, l'appauvrissement du tiers monde et même des classes
moyennes du monde privilégié, vont de la destruction des ressources et mode de vie de nombreuses régions du globe
a celle de la biodiversité. La substitution brutale d'économies et de modes de
vie traditionnels de nombreux peuples par la mainmise sur la scène mondiale de
très grands groupes apparaissant de plus en plus comme de nouveaux monopoles.
5) Nous
sommes dans une soi-disant société de l'information dans laquelle les mots qui
portent les concepts se sont éloignés progressivement de la réalité par un
mécanisme d'abstraction et de "marketing verbal" qui conduit à la
pensée unique. L'usage de nombreux termes en dehors de leur contexte respectifs
et même souvent en contradiction avec d'autres termes qu'on leur associe, nous
fait accepter des "vérités" contraires à l'observation des faits
6) Au
lieu de lutter contre le système actuel, certains proposent de le modifier en
partant de ses fondements et en s'appuyant sur les structures qui paraissent
être parmi les principaux agents de son dérèglement: les grandes entreprises et
le secteur monétaire. Cela me parait intelligent et d'ailleurs nombreux sont
déjà les esprits critiques au sein même
de ce système. En même temps les "créatifs culturels" représentent
déjà plus du quart de la population, tout au moins aux USA. Cela ne devrait pas
en être très loin en Europe si l'on approfondit l'analyse des débats sur le oui
ou le non pour la constitution, indépendamment du discours des partis.
Il est vraiment dommage que l'Europe perde la dernière occasion qui se
présente de repenser l'avenir en d'autres termes et de remettre toutes les
pendules sociales économiques et scientifiques à l'heure. Prés de la moitié de
la population des pays riches, ainsi que des élites des pays en voie de
développement nous emboîteraient le pas car ils semblent encore croire à cette
aventure européenne dont ils attendaient une nouvelle direction à l'échelle du
globe. La deuxième révolution industrielle de Ray Anderson et l'émergence de
l'économie quaternaire de Roger Sue sont possibles et nécessaires pour le
sauvetage de la planète. Bernard Lietaer nous en donne une des clefs
principales. D'autres nous indiquent les moyens de changer de perception et
enfin ceux qui accepteraient ce changement sont de plus en plus nombreux.
Je suis à présent dans la lecture de "The Evolution of
Co-operation" de Robert Axelrod et de "Neighbor Power" de Jim
Diers. Je compte sur eux pour me donner d'autres pistes de ce qui est encore
possible. Après je lirai "In the Bubble" de JohnTackara. J'en meurs
d'impatience.