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juin 2006

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La nouvelle économie

Le dilemme du Prisonnier et les Sels

 Après quelques jours de voyage, je reprends ma recherche de pièces du puzzle. J'ai terminé le livre de Axelrod. Un peu trop technique et répétitif, c'est toutefois un ouvrage remarquable et indispensable pour comprendre la complexité des interactions sociales. Il a surtout le mérite de démontrer scientifiquement que dans certaines conditions, caractéristiques de nombreuses communautés humaines, les stratégies gagnant/gagnant sont supérieures aux stratégies égoïstes et exagérément compétitives.

En rentrant de Madrid j'ai enfin pu faire un détour par Toulouse et revoir François Plassard dans son pays de "Cocagnes".

J'espérais pouvoir dialoguer pendant deux heures sur les monnaies alternatives, mais heureusement cette espérance a été déçues, car au lieu d'un échange théorique, j'ai pu apprécier ce qui était bien plus important: l'ambiance accueillante et très gratifiante qui règne dans les communautés des Sels. En effet je me suis trouvé avec un groupe bien sympathique, au cours d'un repas improvisé. Cette rencontre avait quelque chose de l'hospitalité proverbiale des Bédouins. Pour couronner le tout, j'ai même eu droit au  rite du partage du pain, rite d'autant plus symbolique que la farine provenait d'un échange monnayé avec des grains (grains de sel ou "Cocagne").

Les Anglo-Saxons utilise l'expression de "Bring the baker in" pour indiquer le succès de ces monnaies alternatives ou complémentaires. En effet l'échange de services solidaires acquiert une valeur économique indiscutable dès lors qu'il permet de couvrir des nécessités primordiales. Faire entrer le boulanger dans la danse est donc important pour la viabilité de la communauté.

J'ai eu également droit à une interview inattendue de la 3 dans une atmosphère de totale spontanéité.

Bref cette expérience m'a pleinement convaincue de la chaleur humaine qui dérive de ces échanges comme résultat d'une économie basée sur la confiance et sur le partage qui ne se limite pas à l'interaction entre vendeur et acheteur, mais qui s'effectue en chaînes d'interactions entre les membres d'un réseau citoyen.

Comme le fait remarquer Bernard Lietaer, ces monnaies d'échanges favorisent une vraie économie locale, tout en "s'éteignant" quand un cycle d'échanges s'est accompli. Elles ne sont donc pas susceptibles de spéculations ou de thésaurisation. En outre, elles ne sont pas d'avantage limitées aux décisions d'un émetteur indépendant. Elles sont donc toujours suffisantes pour les échanges car ce sont ceux-ci qui les créent. Ce sont des instruments qui favorisent l'accès au travail, base de l'échange social, puisque c'est l'activité économique au sein du groupe qui les crée automatiquement. Je repense à la société quaternaire de Roger Sue.

Ce voyage en train m'a également permis d'attaquer le livre "In the Bubble" de John Thackara. Ce sera l'objet d'une prochaine note sur mon parcours de recherche.


Bethechange 7

Roger Sue

Il est sociologue et a enseigné à la Sorbonne. Je viens de relire son livre publié en 1997 par Odile Jacob: "La richesse des hommes, vers la société quaternaire"

Très bien documenté et très clair il résume ce que l'on sait ou ce que l'on pressent et qu'aucun gouvernement ou syndicat n'ose dire tout haut: la démographie, la concentration des grands conglomérats, la pression de la concurrence au niveau mondial, alliées à l'automation et aux nouvelles technologies qui remplacent les personnes même dans le seul secteur susceptible de se substituer à l'industrie: le secteur des services, éliminent ou réduisent graduellement l'emploi, invention de la révolution industrielle.

Dans le meilleur des cas peut-être 50 ou 40% de la population active pourra trouver de vrais emplois à condition de ce recycler régulièrement ou de céder la place à d'autres mieux préparés et plus jeunes.

Mais Roger Sue nous offre une autre pièce du puzzle: la société quaternaire. Par ce terme il désigne surtout la création d'information et de services et par là de vraie richesse que constitue l'activité volontaire ou solidaire dans ce secteur non marchand qui n'à pas encore acquis droit de reconnaissance auprès de la plus part des économistes traditionnels et du système monétaire et financier. Il démontre avec données à l'appui, que ce secteur, souvent subsidié dans le cas d'associations et de ONGs, parce que pas considéré comme ayant droit à la valeur attribuée par le marché aux mêmes activités dans le cadre de contrats formel d'emplois, et le reste du temps non rétribué parce que considéré comme volontariat, apporte en France plus de richesse que tout le secteur marchand. De plus, il nous explique que de par l'apport et le partage de connaissances et de services a valeur sociale, ce secteur quaternaire contribue fortement à alimenter le secteur marchand, lui fournissant compétences, liens sociaux et compléments de services indispensables a la stabilité du système.

Il termine en parlant des monnaies alternatives comme moyen de faire "affleurer" ces richesses et de leur donner la place qu'elles méritent dans une vraie économie et écologie, ce qui n'est pas du tout le cas de nos comptabilités nationales. Toutefois il ne va pas aussi loin que Bernard Lietaer, car ce n'est pas l'objet de son livre, dans la recherche d'une solution passant par l'intégration des monnaies alternatives dans le système monétaire international. Il ne s'agit donc pas de revenir à la Lire ou au Franc comme le voudrait des nostalgiques ou des démagogues, mais bien d'appliquer à l'économie ce que les connaissances acquises au cours des dernières années, en cybernétique, en systémique, dans le domaine du chaos ou de l'étude des phénomènes de réseaux, ou même dans la physique et surtout la biologie,sociologie et les autres sciences du vivant, nous obligent à réintégrer dans des concepts économiques compartimentés et surannés, devenus des territoires de pouvoir dépourvus de connaissance. 

Ce livre mérite d'être lu et médité. À l'époque ou je l'ai lu la première fois j'étais encore en Espagne et j'ai bien regretté qu'il n'ait pas été traduit. Cela nous aurait évité bien des confusions dans l'interminable débat sur l'avenir du télétravail comme solution pour créer de l'emploi, ce qui n'à guère été le cas

Les monnaies alternatives ou complémentaires et systèmes d'échange libre gagnent partout du terrain, péniblement et par absolue nécessité dans bien des cas. Le mérite de les considérer scientifiquement comme une part fondamentale des corrections à apporter aux manques toujours plus graves du concept du marché, revient à l'auteur du "Future of Money" qui, selon le site de Jean Noubel sera bientôt disponible en Français.

Récapitulant les pièces assemblées jusqu'à présent dans mon puzzle:

1) Le Thème du changement de paradigme revient de plus en plus souvent et cette fois ce sont des gurus et des leader du monde de l'entreprise et de la finance qui osent se manifester à partir de l'intelligence émotionnelle, sans pour autant abandonner la rigueur et le réalisme. (Peter Senge, Ray Anderson, Bernard Lietaer)

2) Le système monétaire dans lequel nous vivons et que nous tenons pour évident ou tout au moins "incontournable" (pour utiliser la langue de bois) n'est pas le seul possible et n'a pas toujours été le même au cours de notre histoire. Ses effets sur le type des relations économiques et sociales sont beaucoup plus puissants que nous le croyions. Enfin il est totalement déphasé par rapport à ce que l'on sait aujourd'hui sur la nature des systèmes complexes et de leurs mécanismes de régulation et d'équilibre (homéostasie)

3) La nature n'attendra pas, et les dégâts causés par cette économie de fuite en avant basée sur la croissance et sur l'exploitation de ressources non renouvelables finiront par coûter beaucoup plus cher que tout ce que nous pouvons attendre de la surexploitation de ces ressources ou de nouvelles technologies visant à augmenter le rendement et de là à retarder l'échéance.

4) Les effets pernicieux moins visibles, l'appauvrissement du tiers monde et même des classes moyennes du monde privilégié, vont de la destruction des ressources et mode de vie de nombreuses régions du globe a celle de la biodiversité. La substitution brutale d'économies et de modes de vie traditionnels de nombreux peuples par la mainmise sur la scène mondiale de très grands groupes apparaissant de plus en plus comme de nouveaux monopoles.

5) Nous sommes dans une soi-disant société de l'information dans laquelle les mots qui portent les concepts se sont éloignés progressivement de la réalité par un mécanisme d'abstraction et de "marketing verbal" qui conduit à la pensée unique. L'usage de nombreux termes en dehors de leur contexte respectifs et même souvent en contradiction avec d'autres termes qu'on leur associe, nous fait accepter des "vérités" contraires à l'observation des faits

6) Au lieu de lutter contre le système actuel, certains proposent de le modifier en partant de ses fondements et en s'appuyant sur les structures qui paraissent être parmi les principaux agents de son dérèglement: les grandes entreprises et le secteur monétaire. Cela me parait intelligent et d'ailleurs nombreux sont déjà les esprits critiques au sein même de ce système. En même temps les "créatifs culturels" représentent déjà plus du quart de la population, tout au moins aux USA. Cela ne devrait pas en être très loin en Europe si l'on approfondit l'analyse des débats sur le oui ou le non pour la constitution, indépendamment du discours des partis.

Il est vraiment dommage que l'Europe perde la dernière occasion qui se présente de repenser l'avenir en d'autres termes et de remettre toutes les pendules sociales économiques et scientifiques à l'heure. Prés de la moitié de la population des pays riches, ainsi que des élites des pays en voie de développement nous emboîteraient le pas car ils semblent encore croire à cette aventure européenne dont ils attendaient une nouvelle direction à l'échelle du globe. La deuxième révolution industrielle de Ray Anderson et l'émergence de l'économie quaternaire de Roger Sue sont possibles et nécessaires pour le sauvetage de la planète. Bernard Lietaer nous en donne une des clefs principales. D'autres nous indiquent les moyens de changer de perception et enfin ceux qui accepteraient ce changement sont de plus en plus nombreux.

Je suis à présent dans la lecture de "The Evolution of Co-operation" de Robert Axelrod et de "Neighbor Power" de Jim Diers. Je compte sur eux pour me donner d'autres pistes de ce qui est encore possible. Après je lirai "In the Bubble" de JohnTackara. J'en meurs d'impatience.

 

 

Le referendum, une occasion perdue 2

Un nouveau  "New Deal"?
Parler de l'absence d'une action Européenne très claire et beaucoup plus centrée sur le sauvetage de la planète comme préoccupation sous jacente et motivation du désenchantement qui s'est exprimée par le "non", risque de m'attirer de dures critiques. On m'objectera que le problème de l'emploi est un objectif actuel et permanent, non pas à 10 30 ou 50 ans comme les problèmes du réchauffement, mais bien dans l'immédiat.

Avec raison.

Mais ce problème contre lequel luttent tous les gouvernements, syndicats, patronats ou associations, ne trouvera pas de solution durable dans le modèle économique actuel. D'un coté les licenciements dans les grandes entreprises qui en outre phagocytent les petites et moyennes pour en suite automatiser et informatiser en éliminant du personnel, de l'autre le problème de l'épuisement des ressources non renouvelables, l'augmentation des coûts avec la concurrence globale et la croissance des nouveaux pays industrialisés.

À cela s'ajoute la bombe démographique, l'appauvrissement des pays riches, la marge d'action de plus en plus limitée due au cercle vicieux: chaumage - augmentation des coûts sociaux – perte de pouvoir acquisitif des classes moyennes – moindre consommation – moindres rentrées fiscales.

Même si la croissance pouvait continuer indéfiniment ce qui n'est pas le cas, et si on pouvait relancer la demande et la croissance avec des politiques monétaires, on ne voit guère la possibilité de diminuer les taux d'intérêt qui n'ont jamais été aussi bas, ou d'augmenter la dette publique qui n'à jamais été aussi élevée.

Pour relancer les grands projets genre "New Deal", qui créent de l'emploi avec un minimum de crédibilité, il faut en même temps emprunter à l'avenir tout en produisant des économies pour ne pas augmenter la dette, et même des gains réels pour la réduire graduellement. Ces politiques adoptées pour sortir de la crise de 1929 ne sont plus possibles dans la situation actuelle sans compromettre irrémédiablement le sort de la planète.

Une seule politique, courageuse et très osée, permettrait aujourd'hui de concilier ces objectifs apparemment opposés - croissance et durabilité: une recherche massive, un effort global pour substituer toutes nos technologies et processus actuels par de nouvelles technologies et processus basés sur les mécanismes naturels tels que la photosynthèse, les fermentations, les mécanismes bactériologiques, les matériaux de synthèse obtenu avec des procédés "doux" et des augmentations exponentielles de rendement, un design basé sur la réintégration de toutes les interventions humaines pour en faire un continu ou tout est recyclable et source de matières premières et de rendements aux différends niveaux successifs d'une économie .écologique et globale sans laissés pour compte.

Les nouveaux emplois issus d'une telle politique de reconstruction seraient infiniment plus gratifiants, humains, crédibles et rémunérateurs pour la communauté. Les économies et les gains de productivité relanceraient une activité économique durable tout en préservant notre milieu naturel et sans devoir revenir en arrière, c'est-à-dire à ce "bon vieux temps" qui n'était pas toujours si bon, ni même si vieux, puisqu' on en maintient obstinément la plus part des croyances et concepts tout en présumant de modernité.